Le départ d’un jeune de son terroir n’est pas toujours une simple envie d’aventure.
Pour certaines familles sénégalaises, la migration représente un projet économique. Pour d’autres, elle apparaît comme une réponse au chômage, au manque de perspectives ou à l’espoir d’améliorer rapidement les conditions de vie.
Mais derrière les images diffusées sur les réseaux sociaux, la réalité des routes migratoires peut être radicalement différente.
Le rêve de l’Europe face à la réalité des routes
La route de l’Atlantique vers les îles Canaries reste particulièrement dangereuse.
Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), 17 788 migrants sont arrivés irrégulièrement aux Canaries en 2025 après une traversée maritime depuis les côtes d’Afrique de l’Ouest et du Nord. La même année, 54 naufrages ont été recensés sur cette route, avec 1 214 personnes mortes ou disparues. L’OIM précise que ces chiffres constituent des estimations et que les décès et disparitions sont difficiles à documenter.
La situation ne s’est pas arrêtée avec la fin de 2025. Dans son suivi des côtes sénégalaises pour février et mars 2026, l’OIM a recensé 11 événements liés à des départs ou à des préparatifs de départ. Deux départs d’embarcations et trois pirogues observées en mer impliquaient au total 801 migrants. 939 autres personnes étaient associées à des préparatifs de départ.
Ces données montrent une réalité importante : malgré les risques connus, la pression migratoire demeure.
Pourquoi certains jeunes continuent-ils à partir ?
Il serait trop simple d’expliquer la migration irrégulière par la seule influence des réseaux sociaux.
Les décisions migratoires sont généralement liées à plusieurs facteurs : situation économique, emploi, perspectives professionnelles, réseaux familiaux à l’étranger et perception des possibilités offertes dans le pays de destination.
Le débat doit donc dépasser la simple sensibilisation. Montrer les dangers de la traversée est nécessaire, mais cela ne répond pas à une question fondamentale :
quelles perspectives concrètes offre-t-on à un jeune qui veut améliorer sa situation ?
Créer des alternatives crédibles au départ
La lutte contre la migration irrégulière ne peut pas reposer uniquement sur le contrôle des frontières.
Elle doit aussi s’accompagner de possibilités économiques réelles.
L’agriculture et l’agrobusiness
Le développement de chaînes de valeur agricoles peut créer des emplois au-delà de la production elle-même : transformation, stockage, transport, commercialisation, maintenance et services numériques.
L’objectif ne devrait pas être de demander aux jeunes de rester par défaut. Il devrait être de rendre certaines activités suffisamment productives pour qu’elles constituent de véritables choix professionnels.
L’économie numérique
Le numérique ouvre également de nouvelles possibilités. Développement informatique, design, marketing digital, services à distance ou création de contenu peuvent permettre à certains professionnels de travailler pour des entreprises situées dans d’autres pays tout en restant au Sénégal.
Mais il faut éviter de présenter le télétravail comme une solution magique. Il nécessite une formation, une connexion fiable, des compétences recherchées et un accès réel aux marchés.
La migration peut aussi devenir un investissement
La migration internationale ne doit pas nécessairement être pensée uniquement comme un départ définitif.
Les programmes de mobilité professionnelle, les formations internationales et les expériences temporaires peuvent permettre à des travailleurs d’acquérir des compétences avant de revenir ou d’investir dans leur pays d’origine.
Les transferts financiers de la diaspora constituent également une ressource importante pour de nombreuses familles sénégalaises. L’enjeu est de créer davantage de mécanismes permettant de transformer une partie de ces ressources en investissements productifs.
Passer de la sensibilisation à l’action
Les campagnes d’information restent importantes. Un jeune doit connaître les risques réels des routes migratoires avant de prendre une décision.
Mais l’information seule ne suffit pas.
Si l’on veut réduire durablement la migration irrégulière, il faut également travailler sur l’emploi, la formation professionnelle, l’accès au financement, l’entrepreneuriat, la mobilité légale et le développement des territoires.
L’OIM continue d’ailleurs de suivre les mouvements migratoires au Sénégal afin de mieux comprendre les profils, les itinéraires et les intentions des personnes en déplacement. Cette approche permet de construire des réponses fondées sur des données plutôt que sur des impressions.
Le véritable « Eldorado » doit aussi pouvoir exister au Sénégal
Le problème n’est pas qu’un jeune Sénégalais souhaite découvrir le monde.
La mobilité peut être une richesse lorsqu’elle s’effectue dans des conditions sûres et régulières.
Le problème apparaît lorsque le manque de perspectives transforme une traversée extrêmement dangereuse en dernier recours.
Le véritable défi du développement n’est donc pas simplement de convaincre les jeunes de ne pas partir. C’est de faire en sorte que rester, partir temporairement ou revenir puissent tous devenir des choix réels.
Une jeunesse qui dispose d’une formation, d’un emploi, d’un accès au financement et d’une possibilité de mobilité légale n’a pas besoin de considérer une route dangereuse comme son unique porte de sortie.